Passé

du 16 octobre au 21 novembre 2015

Daniel Enkaoua

Sa première exposition à Bruxelles en 2013 fut une surprise et une  émotion que les tableaux d’aujourd’hui ressuscitent. Les sujets sont à peu près les mêmes, portraits d’enfants et d’adolescents longilignes, silhouettes grêles fouettées de rouge éclatant ou de bleu vif apparaissant progressivement dans le champ du tableau. Les natures mortes, à même la table ou le sol, luisent doucement dans une lumière enveloppante qui fait crépiter les blancs des poireaux, les verts vifs des choux, les oranges des courges et le bleu presqu’égyptien de la bonbonne entre le seau et la marmite. Tout cela est présenté simplement, humblement, à la manière de Chardin autrefois ou de Morandi. La matière picturale n’en est que plus riche, et la poétique, plus saisissante. Les paysages, juste la terre et le ciel, sont totalement silencieux et gagnent graduellement en luminosité, en force et en mystère. Les corps des jeunes modèles et plus encore leurs visages naissent à eux-mêmes sous nos yeux dans le tissage dense, parfois vif et emporté, de la facture.


Cet intimisme dépouillé, délicat, recueilli, relève certainement du classicisme par ses thèmes et leur approche.  Pourtant, aussi respectueuse qu’elle soit du patrimoine, la peinture de Daniel Enkaoua est bien d’aujourd’hui, porteuse de libertés picturales apparemment ténues mais déterminantes. Comme cette manière de peindre en commençant loin du centre du tableau et en s’en rapprochant peu à peu, ce qui revient à avancer prudemment pour ne pas perdre l’essentiel, garder le vacillement du paraître au seuil de l’image. Ainsi les visions flottent, suspendues, aléatoires, arrachées au temps réel. On observe aussi un maillage serré et dense, parfois nettement plus lâche de la touche qui a pour effet de communiquer à la figure une vibration  intense. Dans Liel vu à l’envers, le corps du petit garçon vu en contre plongée paraît traversé par l’espace et en symbiose avec lui.
Daniel Enkaoua peint le champ énergétique, vibratoire qui émane de la personne et l’entoure. Et comment ce halo particulier, ce rayonnement rencontre l’espace physique, se fond en lui dans un jeu de pression réciproque. L’espace, dit le peintre, n’est jamais vide. Dans Natan, les genoux pliés, l’enfant assis, les bras autour des genoux, naît de la matière qui le façonne, le sculpte, pour ainsi dire, témoignant de cette contingence et de cette concentration des espaces qui s’interpénètrent. C’est aussi flagrant dans Natan et Sarah en rouge, magnifique tableau où la mère et l’enfant, lovés dans un canapé d’un rouge carmin flamboyant, forment une sorte de noyau indissociable de l’environnement. Ce sentiment de fusion est accentué par le gris brumeux du fond, les mauves étouffés et nuancés de brun du sol, le flou ambiant.
La plus petite comme la plus grande des œuvres réunies dans cet accrochage étudié qui ménage le souffle de chacune, a la capacité rarissime dans l’art d’aujourd’hui de forcer l’intérêt de celui qui regarde et de le mettre en alerte. Quelque chose se passe, aussi anodin soit le sujet, qui est de l’ordre de la transfiguration, d’une spiritualité très fine. Enkaoua peint le cœur des choses, la manière dont elles se manifestent au monde. Sa capacité à vibrer à l’unisson de l’initiale simplicité d’un ciel,  d’un visage, d’un fruit ou d’un légume gorgé de lumière, n’est pas donnée au premier venu. Il faut une solide connaissance du langage de la peinture dans ce qu’il a de plus complexe pour maîtriser ainsi valeurs, passages, dissidences… Et puis il faut mettre en veilleuse toute cette science pour que se manifeste, dans ce qu’elle a de plus nu, de plus vulnérable, de plus étonné d’elle-même, la beauté du vivant. Et cela ne suffit pas. Il faut s’obstiner jour après jour dans cet exercice de patience et de volonté, traquer et peindre le secret qui se dérobe
Enkaoua a beau avoir acquis une réputation internationale, il n’a jamais dérogé à cette vérité, peignant et repeignant l’aura des êtres et des choses dans leur espace vital. Il n’y a guère que Giacometti, me semble-t-il, pour avoir montré auparavant, en sculpture, comment la figure humaine ou animale créait sa propre lumière en se colletant à l’infini du monde et en y creusant sa propre niche, solitaire, solidaire. Enkaoua se focalise pareillement sur cette légère et métaphysique stupeur de l’être planté au milieu de nulle part même quand il est dans ses meubles, et sur le vacillement qu’elle imprime à l’espace.
Danièle Gillemon

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© Esther Verhaeghe 2017
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